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Des alpages s’étalaient partout…

…De la voiture enfilant les lacets, c’étaient d’abord, tout proches, de larges prairies en pente dont on voyait émerger quelques mélèzes et bouleaux. La route grimpait, et il semblait que cette montagne faisait converger ses arêtes de pierre et de larges coulures d’herbages vers un col à l’horizon tendu comme une toile d’azur. Le système de navigation en marche, on ne fait que suivre, d’abord, une ligne épaisse tracée par un programme sur une sorte de carte d’état-major. 

Plus loin, des vaches aux flancs de bronze apparurent sur la route, déambulant d’un fossé à l’autre. Elles claquaient leurs sabots sur le bitume comme une troupe de vieilles danseuses en goguette sur un parquet de bois. On s’arrête, on sourit, on s’impatiente.

À travers les hautes tiges du fromental, des gerbes d’une avoine dorée, les capitules pourpres des centaurées, et les ailes en échiquier des demi-deuils faisaient clignoter sous la brise de vigoureuses couleurs. La portière ouverte, on est saisi par l’air tonique qui charroie sur vos joues une épaisse odeur de cerfeuil et de foin coupé.

À trois pas de la route, on a déjà les pieds dans un épais levain de montagne ; tout y est gonflé d’une longue attente tapie sous des épaisseurs de neige ; rien ne peut retenir maintenant le bouillon de la sève sous l’ardeur d’un soleil nomade.

Sur la pente, les remontées tièdes de la vallée faisaient trépider la hampe d’une gentiane, la pointe bleue d’une raiponce, les ailes damées de nacre de papillons, le bonnet de l’aconit, les clochettes d’une campanule, la toile d’une épeire, les doigts en fleurs de la bistorte, les ombelles blanches de la berce sur une étendue de géraniums pourpres, semblables à des bouquets de grand-mères jetés au hasard du vent.

Jusqu’aux genoux dans les herbes souples, on sent le pouls de la terre taquiner les pieds : c’est la sonnaille des vaches en mouvement. Elles nous entourent, curieuses et plaisantes, et on cherche avec elles quelque curiosité entre les trous de marmotte. Jusque sous l’ombre des sorbiers qui tout à l’heure semblait déserte, le vent agite des tachetures sur lesquelles se découpent le jaune des potentilles, l’orange fantasque des mélitées, le rouge ponctué de noir des scarabées clairons.

Ici, l’homme s’est fait pastoral depuis des temps immémoriaux, et par les troupeaux a ouvert la forêt pour le fourrage et ses fleurs. Trop pâturées ou fertilisées, ces prairies à Beaufort deviennent d’autres cultures monotones, semblables à ces tapis de verdure en plaine que l’on secoue violemment de leurs quintaux une fois l’an.

On klaxonne sur la route, et je m’allonge sous des envolées de criquets ; c’est comme si cette prairie, sous l’abîme d’un ciel d’azur, était devenue le ferment de toutes les subtiles couleurs du vent.


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