Transitions


« Transitions » est le titre d’une exposition de photographies prévue du 18 Septembre au 16 Octobre 2020 à la Maison des Cultures et des Arts de Lieusaint (Seine et Marne).

Les tirages de cette exposition, comprenant également des photographies de Stéphane Chalant et Eric Kronberger, ont été choisis par la Maison des Cultures et des Arts afin de constituer la première exposition de la saison 2020-2021. Merci en particulier à Sandrine Albertelli pour la sélection des photos.

Cette exposition a pour envie de « croiser les thèmes et les points de vue, d’explorer le territoire sous d’autres angles », à partir de clichés pris dans et autour de Lieusaint.

J’ai souhaité donner ici mes impressions au regard du thème et des clichés choisis…

Transitions…

Les transitions sont tout d’abord des ‘transits’ d’un espace à l’autre, et sur une même échelle de temps. De la ville à la banlieue, de la friche industrielle à l’espace naturel, du lieu de travail au lieu de vie, jusqu’au lieu de détente, de fête ou de vacances. Ce sont des « dé-placements » volontaires ou non, mais qui façonnent en nous une certaine perception de l’environnement. Ces transitions, nous les recherchons, ou nous les regrettons. La transition agit ainsi dans l’espace et nous impose une certaine façon de voir, enrichie de nos visions particulières.

Un autre monde…

Ainsi, d’une posture debout, nous pouvons nous pencher, et voilà qu’apparait soudain à nos pieds une autre dimension, avec ses propres reliefs, failles, forêts, fleuves et grands lacs. Là, une gouttelette de rosée est un énorme globe d’eau en équilibre sur une nervure ; une mousse est une jungle où se multiplient les cimes dentelées et les antres. Cette chose familière que nous allions écraser d’un pas anodin nous fait glisser dans une sorte d’inconnu, un monde de lilliputiens partout répandu autour de nous, bien plus discret que nos grouillantes cités. Il est là, et cependant nous en méconnaissons les beautés, parfois même l’existence. Plions les genoux pour opérer cette transition, créer une intimité ; tout comme il suffit d’enlacer un tronc pour sentir à la fin, sous l’écorce rugueuse, les longues ascensions de sève vers les hauteurs.

En relevant la tête…

…les arbres nous entourent. Seuls ou en bosquets, ils en imposent par leur hauteur, leur stature, leur résistance. Ils font les forêts, qui sont les derniers havres d’une naturelle sauvagerie dont nous avons besoin pour notre imaginaire, et retrouver nos forces. La lisière est ce lieu de transition, et le héron y est, comme un vigile par temps de neige, sur cette frontière entre la plaine domestiquée où il peut encore muloter, et la forêt dont il a besoin des hautes fourches pour poser son nid. Comme nous, le héron a donc besoin de l’un et de l’autre, et ces deux milieux sont même complémentaires, à la condition qu’ils soient respectés : l’un n’est pas qu’une usine à bois ; l’autre n’est pas que de la terre à quintal.

 

Les visions…

On se plait alors à rêver d’une nature où les transitions brutales, cartographiées par l’homme, n’existeraient plus. Les paysages de forêts, de vallées, de ruisseaux se fondraient l’un dans l’autre pour montrer un équilibre, dont seuls les éléments naturels seraient les organisateurs : le sol, l’eau, la lumière. Ce mélange opérerait la vision d’un paysage sans transition, un milieu naturel des origines où l’homme ne serait qu’un contemplateur. Ce sont là des visions que le crépuscule sait nous envoyer, en ce moment fugace où les dernières lueurs du jour se mêlent à des pensées d’ombre, à des songes plus sombres…

 

Alors laissons-nous éblouir d’admiration par…

…la lumière intense d’un lever du jour…

…près de l’eau. C’est le moment où, entre les roseaux, le jour succède à la nuit, et lance en plein ciel, en cette autre transition quotidienne et universelle, l’astre énorme dont la venue fait jaillir l’espoir et la vie. Cette lumière transporte une douceur capable de réactiver la vie dans la roselière, et de la faire prospérer. Au fil des saisons, et des contrées connues ou lointaines, cette lumière fait maintenant brûler l’air davantage, jusqu’à assécher l’eau, et transformer les écosystèmes en des milieux plus arides. Nous vivons cette transition à l’échelle de notre planète ; comment la faire infléchir en faveur d’une vie qui avait su s’augmenter par elle-même ? L’éclaboussement de la vie a bien souvent relevé les paris, mais cela se fera-t-il pour un changement plus radical ?

 

Un juste équilibre…

La lumière naturelle, lorsqu’elle s’immisce entre les nuages, couvre d’un rideau de beauté les paysages que nous affectionnons. Oui, il faut ces moments où l’atmosphère parvient à un juste équilibre entre la terre, l’eau et les rayons obliques du soleil. Car ce sont ces moments de transitions entre l’éclaircie et l’averse qui portent en nos mémoires l’empreinte d’un lieu. Rien n’impose au paysage d’être sublime ; c’est la lumière qui le transforme.

 

 

Les couleurs du ciel…

Il en est jusqu’aux nuages qui, troupes volantes dans le ciel, prennent la couleur du matin ou du soir, ou la couleur de l’atmosphère, ou la couleur d’une saison. On voudrait aussi y voir nos propres couleurs, celles que nous peignons à grands coups de pensées sur les puissantes dynamiques qui nous entourent, nous émeuvent, nous emprisonnent. Le ciel n’est plus alors que le petit reflet de nos grandes agitations intérieures, de nos indicibles transitions fuyantes.

Les couleurs du ciel

 

 

 

 

 

La transition, c’est aussi le temps qui passe et…

…La forme n’est qu’un instantané pris sur une transition (Henri Bergson).

Cette perception nous est devenue si familière, qu’elle passe pour être insignifiante au quotidien ; ou, au contraire, une urgence dont il faut griller les deux bouts au plus vite. Cela dépend de la dose d’espoir et de patience qui nous habite encore.

La matière au travail dans nos yeux…

Ainsi certains lieux nous présentent des visages différents en fonction du temps que l’on y passe. Cet étang connu pour en avoir souvent fait le tour, nous montre au crépuscule une couleur différente, inhabituelle, voire une sorte de matière au travail dans nos yeux. Ainsi, suffisait-il de rester là, et de patienter sans rien attendre de plus ?

 

 

Forcer cette posture plus longtemps fait venir à nous d’autres visions à mesure que la lumière décline. Il en est même qui apparaissent à la frontière du monde naturel et du monde habité. Ces lumières, amalgamées par le brouillard de l’hiver, sont-elles les halos de la lune, ou les premières lueurs des réverbères ? En même temps que le jour laisse la place à la nuit, un doute subsiste sur qui, de la nature ou de l’homme prend le pas sur les lumières dispensées dans nos parages, sur les petits paysages de proximité, là dans les grands interstices de nos faubourgs naissants.

 

L’homme…

Parfois, alors que le paysage nous habite par sa blancheur de neige, voilà que l’homme apparait au loin, comme une tâche, et se rapproche. À mesure qu’il vient, cet homme occupe l’espace, avec son chien. En peu de temps – un rien à l’échelle d’une averse de neige – on ne voit que lui, sa forme noire s’épaissit, prend de l’ampleur, tandis que le chien tire et inspecte en éclaireur du bout de sa laisse. La vision d’une nature immaculée n’est partout plus qu’un fantasme, que seule la fugacité de nos rêves peut encore offrir. L’homme est conquérant par nature, et cette forme grossissant dans la neige n’est que le signe d’une invasion à l’œuvre par la route, les murs, le bruit et les câbles. Cette transition-là frappe désormais par sa constance.

En régression…

Rarement un papillon volète à nos pieds. Une fois posé, il arrive que l’on se fige dans une sorte de contemplation, inhabituelle, involontaire, car la chose est simple : cela n’a aucun des attributs de l’extraordinaire, ceux susceptible d’attirer notre attention d’homme gavé par l’extase des choses nouvelles. L’immobilité de ce papillon, son bleu azur, son imprudence même, nous étonne. Rester là sans rien faire, à l’observer à l’exclusion de toute autre chose, nous parait à la fin insupportable ; c’est perdre son temps, crie une petite voix au fond de nous-même. L’impatience nous taraude si fortement qu’elle exige que nous retournions dans le monde bouillonnant, celui qui se trouve au-delà de ce bout de prairie, tout juste épargné par un lotissement au sol nivelé de près. Et pourtant ce papillon – un Azuré des Cytises – est en sursis. Son habitat se grignote, se morcelle, se dilapide en zones commerciales, logistiques, pavillonnaires, indispensables nous dit-on pour le maintien de l’emploi et le bien-être de ceux qui se l’arrache. C’est une question de survie économique, on ne peut en démordre dans certaines assemblées, parait-il assez bavardes. Notons que cette espèce de papillon possède, au bas mot, des dizaines de milliers d’années d’apprentissage derrière elle ; elle ne peut vivre que dans les prairies fleuries, en compagnie étroite de fourmis protégeant sa chenille. Bétonnons le sainfoin et nos enfants ne verront plus ce papillon, même les deux genoux dans les fleurs. Dix ans encore et cette transition-là sera finie, parachevée et close par le solide phare du progrès.

Visions fugitives…

C’est donc sans attendre qu’il faut profiter de ces visions fugitives d’un Citron dans les saules de printemps. Où va-t-on ? Ce papillon-là a passé l’hiver dans une cascade de lierre, sans geler, et il est friand de ces chatons sucrés sous les premiers rayons de soleil du mois de Mars. Cet individu, dont l’espèce a la longévité la plus longue parmi les papillons européens, ne vivra tout de même que quelques mois. Mais cela est assumé chez cette espèce par de précieuses stratégies de survie qui ont fait leurs preuves ; rien de brutal et d’inaccoutumé là-dedans ; aucune crainte de cette espèce dans le déraillement complet du système longuement huilé par la nature. Sauf si… Où va-t-on ?

Il y a des occasions où les raisonnements si bien ficelés de nos manuels d’économie et de politique devraient être mis à nu…

Le dénuement…

Au cœur de l’hiver, seules les tiges défeuillées et couvertes de givre se repèrent devant un soleil naissant. Sous la morsure du gel, la plante ne rend plus visible que les décombres du dernier été. Mais bientôt, par les racines, une sève nouvelle gonflera des pousses vertes, et la plante s’épanouira dans la place qui lui est donnée par son milieu naturel. Tout peut y avoir une place, mais chacun y a la sienne. Pas plus. Et c’est ainsi qu’aucune plante ne peut dominer l’autre, sans être un jour balayée elle-même par une autre, faute d’avoir trop puisé dans son environnement. Ici, les transitions se font toujours à petits pas, et cela depuis les origines.

 

Ces quelques photographies donc, petite offrande pour que les plus belles transitions s’accomplissent encore, pour le plus grand plaisir de nos sens ; mais dans le respect de cet élan de vie, mesuré, qui nous entoure, et dans lequel nous nous sommes construits.

 


Format des tirages :

  • dimension : 50 x 70 cm, 70 x 100 cm
  • papier photo sur cadre